Les rythmes paysagers

D'un moment à l'autre de la journée, ou de l'année, le paysage des bords de mer évolue. Son caractère temporaire en fait d'ailleurs le charme. Activités, marées, saisons ont un rôle majeur dans la création des paysages maritimes bretons.

1910 - Des conflits d’usages du rivage: l'appropriation saisonnière par les estivants de la grève

« Par définition la villégiature est liée au séjour temporaire dans un autre lieu » (p.106, TOULIER B., 2010). L'occupation de l'espace par les estivants est donc limitée dans le temps, que ce soit à l'échelle d'une journée ou d'une année.

La plage est l'espace de la station où ces contrastes sont les plus forts au tournant du 19ème siècle. En effet, bien que le rivage ne soit pas habité sur la majorité des côtes bretonnes à cette époque, les populations locales fréquentent la grève pour des activités laborieuses. La pêche à pied, l'extraction de sable de mer pour les constructions ou de marne, le ramassage du goémon qui sert de fertilisant naturel, sont autant d'usages traditionnels de la grève. Avec l'arrivée des villégiateurs, ces activités se retrouvent en conflit avec les activités des plagistes, en particulier l'été.

Le littoral balnéaire« Brûleurs de goémon à Carantec »
1926
Huile sur toile, 97,5 x 130,5 cm, musée d’Art et d’Histoire, Saint-Brieuc. Le goémon était une richesse pour les paysans du littoral. Il servait d'engrais, de combustible et de nourriture pour les animaux. Son exploitation industrielle était également importante. Peu à peu, l'activité de ramassage a périclité : en cause les nouveaux engrais chimiques qui se sont développés à partir de la fin du 19ème siècle, le développement de l'élevage, et les alternatives industrielles.

Jules-Alfred Hervé-Mathé © ADAGP 2004 / Musée d'Art et d'Histoire de Saint-Brieuc
Le littoral balnéaireLa plage de Saint-Cast-le-Guildo
1904-1908
Affluence sur le haut de la plage autour des cabines de bain. Dans un paysage encore construit par l'agriculture et l'opposition entre population locale et touristes, le contraste entre les saisons est fortement marqué.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5318, droits réservés

On observe une divergence entre les usages traditionnels et les nouveaux usages qui vont imposer la grève comme un lieu de loisirs et non plus comme un lieu de travail. Pendant la saison estivale, la grève est donc réservée à une nouvelle population, qui monopolise l’espace et rejette les populations locales en périphérie. La fréquentation des promenades est souvent interdite à la population locale, de même qu'une partie de la grève. Le paysage balnéaire est transformé par les aménagements que mettent en place les villégiateurs. Les célèbres cabines et tentes à rayures multicolores envahissent la zone supérieure de la grève et créent une barrière colorée entre la dune et la mer. Ces signes montrent un espace défini pour le loisir.

Au Val-André, la fin du 19ème siècle est marquée par un conflit entre les populations locales, qui venaient sur la grève chercher de la marne pour amender leurs terres, et C. Cotard alors promoteur de la station. Ce dernier voyait dans ces activités locales un frein à la venue des estivants et une marque d'archaïsme, d'où sa volonté de les faire cesser. En résulteront dix années de pétitions de la population contre l'implantation de la station qui ne leur permettait plus d'utiliser la grève. Cet exemple montre la difficile cohabitation de deux mondes opposés qui se comprennent mal tant culturellement que linguistiquement (Cinémathèque de Bretagne, 2011).

Peu à peu ces divergences de pratiques disparaissent et à l'aube des années 1950, populations locales et estivants partagent les mêmes activités sur les plages, même si les horaires de fréquentations restent associés à une invisible et subtile partition de la plage qui maintient une frontière entre les locaux et les estivants.

1975 - Contraste été/hiver

Le littoral balnéaireLa grande plage
1975-1980
À partir des années 1950, la répartition sur la plage change. Auparavant, les cabines et tentes étaient au centre de l'installation, mais le développement de la baignade et du bronzage conduisent à une plus grande répartition des estivants sur la plage.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5459, droits réservés

À partir des années 1960, la pression touristique augmente et de nombreuses résidences secondaires sont érigées dans les stations et le long de la côte. La saison touristique estivale ne durant que deux mois environ (juillet-août), ces habitations restent fermées le reste de l'année, créant un paysage inhabité, déserté par la population dans certains secteurs. Les fronts de mer dévoilent des villas et des hôtels aux volets fermés et les lotissements en arrière de la station se vident de leurs habitants.

L'opposition des saisons, notamment dans la fréquentation du site, est un phénomène très marquant dans le paysage des stations balnéaires, accentué entre autres avec la massification du tourisme. Hors-saison, beaucoup de stations sont désertes, et gagnent en été jusqu'à 38 fois leur population comme à Damgan (chiffres datant des années 2000) (LEBAHY Y., LE DELEZIR R., 2006). Les conséquences sur le paysage sont fortes. On remarque d'abord un afflux de population sur les plages et avec l'adaptation de la voirie, des files de voitures le long des routes. Paysage hivernal et paysage estival sont en complète opposition.


2012 - Les marées, un cycle d'évolution du paysage

Le phénomène des marées transforme également le paysage balnéaire d'une heure à l'autre. Le front de mer change de visage lorsque la plage est découverte par la mer et que la surface de l'estran augmente. Des platiers rocheux apparaissent, les estivants investissent ce nouvel espace, notamment pour la pêche à pied qui attire les foules lors des grandes marées. À marée haute, lorsque les vagues effleurent la digue et que la plage a disparu, un autre paysage naît.

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013