L'architecture balnéaire, voir et être vu

L'architecture des résidences et des bâtiments des stations balnéaires est un élément fondateur, elle se trouve au cœur de la composition du paysage. Ainsi, les différents styles et courants architecturaux qui se succèdent au cours du temps président à la définition d'une image originale de la station et de son paysage.

Au sein d'espaces où le principe du « voir et être vu » est considéré comme une règle d'or, l'apparence de la villa résulte de choix sociaux, artistiques qui sont tout à la fois individuels, et liés à des tendances globales. En témoigne, à la fin du 19ème siècle, la pratique de l'achat/construction des villas normalisées, construites à partir de catalogues présentant différents styles et plans (DELIGNON G, 1999). D'un autre côté se développe un type de résidence, la villa atypique, apanage de l'aristocratie voulant créer son propre univers dénué de toute référence à une architecture normée et qui laisse libre cours à son imagination.

Le littoral balnéaireLes villas d'Erquy
1904-1908
Les villas sont ramassées sur elles-mêmes, les ouvertures sont de petite taille. Cette photographie prise dans les premiers temps de l'installation balnéaire à Erquy, témoigne à la fois des choix architecturaux faits par les villégiateurs au tournant du 19ème siècle mais aussi de l'absence d'aménagement de la grève.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_1040, droits réservés

Les premiers temps de l'installation balnéaire sont marqués par un habitat qui subit les contraintes d'un milieu encore peu maîtrisé. Les villas construites sur les promontoires ou sur les sites de dunes sont d'inspiration locale, on reprend les codes de l'aristocratie locale, ou dans le cas de la Côte d’Émeraude, les demeures rurales des armateurs malouins : la Malouinière. Le paysage est donc parsemé d'habitations massives, carrées, aux ouvertures de petites tailles qui montrent une adaptation au milieu local.

À la fin du 19ème siècle, la découverte du courant pittoresque anime les façades des villas qui se retrouvent entre tradition dans la morpho-structure et pittoresque dans les éléments décoratifs. À noter également que chaque station a ses particularités tirées des matériaux locaux employés.

Après 1890, l'intérêt croissant pour la villégiature sur les sites bretons donne une impulsion nouvelle au paysage balnéaire, à travers l'introduction de nouveaux styles, importés des grandes stations françaises. Cette période est marquée par l'éclectisme historique et pittoresque des inspirations. Elle est « féconde en villas fantaisistes qui cherchent à inscrire dans le paysage une réussite sociale » (DELIGNON G., 1999) et particulièrement sur la Côte d’Émeraude où fleurissent les curiosités architecturales. Dans les stations, on observe des villas d'inspiration pittoresque, la mode du néo-Louis XIII, du néo-classique, du gothique, de l'exotisme.

Les stations se couvrent de styles architecturaux juxtaposés. Entre deux parcelles, deux quartiers et plus encore entre deux stations les tendances changent et participent d'une volonté générale de dépaysement, d'agrément et de démarcation vis-à-vis de l'autre conduisant à l'élaboration de paysages uniques.

« Sur la Côte d'Émeraude, l'exotisme va jusqu'à acheter les pavillons des grandes expositions parisiennes (Exposition Universelle entre autres) et à les transplanter sur le littoral. C'est le développement des maison démontables et éphémères qui représente une tendance très attirante pour les maîtres d'ouvrage en quête de modernité et d'originalité. L'exemple du Pavillon indien du Prince de Galles à Paramé en 1878 est le reflet de cette course à l'ostentation ».

Le littoral balnéaireVilla « Les Musardises »
1998
Villa de style néogothique, construite en 1910 par M. Gutzleur sur les plans de l'architecte Audier.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés
Le littoral balnéaireVilla à Saint-Lunaire
1992
Maison de style néo-normand.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés

Au début du 20ème siècle la nouveauté réside « dans l'intérêt porté à l'anonyme demeure de paysan immémoriale et permanente, posée évidemment en antithèse absolue du pittoresque balnéaire que cultivaient les récentes stations d'une Bretagne décidément à la mode » (p.19, LE COUEDIC D., 2003). L'apparition du courant régionaliste breton se construit en opposition à ce qui vient de Paris, dans un contexte d'engagement partisan contre la disparition de la culture bretonne. De plus, il se développe également en dénonciation de l'éclectisme pittoresque et du besoin de paraître à travers l'architecture des villas. La station balnéaire devient le lieu d'expérimentation du régionalisme breton mais aussi de ses autres formes : anglo-normand, méditerranéen, savoyard. La villa de style breton devient une marque des stations dans l'Entre-deux-Guerre. « Malgré le maintien d'une composition ramassée en hauteur, héritée des modèles antérieurs, l'emploi du granite rustiqué, d'arcs de décharge, de lucarnes à frontons, dénote une volonté de s'inscrire dans une tradition locale » (p.186, DELIGNON G., 1999).
Cette inspiration qui se veut exotique est en fait associée par les touristes aux archaïsmes bretons de l'époque. Le régionalisme breton, en architecture, est une création touristique qui reprend des détails vernaculaires habilement dosés mais suffisamment évocateurs pour être approuvés et repris.

Ce modèle qui se veut local évolue vers une forme nouvelle : la maison néo-bretonne. Ce style envahit ensuite littéralement les stations balnéaires dans les années 1930-1940 à tel point que « la plupart des maisons construites ces cinquante dernières années semblent avoir un air de parenté connotant le pays. Cette uniformité est en fait bien étrangère aux habitations traditionnelles dont elle prétend pourtant s'inspirer et qui lui vaut son qualificatif de 'néo-bretonne' » (p.194, LE DÛ-BLAYO L., 2007). « La justification géographique du rattachement au territoire est elle aussi ambiguë : en fait, le territoire de référence devient une notion elle-même simplifiée, souvent élargie à un vaste 'bassin' régional d'invention ». (p.75, TOULIER B., 2010) En effet, l'enjeu identitaire du régionalisme architectural répond à la demande d'images touristiques distinctives. De plus, les années 1920 marquent un tournant dans la répartition sur le territoire de la population. Le citadin devient majoritaire et c'est peut-être en réaction à cette nouvelle donne que « l'idéologie régionaliste s'est élaborée comme une arme contre la ville industrielle et centralisée. Elle s'est manifestée comme un marqueur de la villégiature du bord de mer » (p.77, TOULIER B., 2010).

Aujourd’hui émerge la question de la patrimonialisation de ces formes bâties originales créées pour l'agrément d'une population privilégiée (TOULIER B., 1993).

Le littoral balnéaireArchitecture balnéaire récente (Sables d'Or)
2012
Résidences dont l'architecture s'inspire des villas du début du 20ème siècle. On retrouve les balustrades blanches, les bow-windows et les toitures typiques de l'architecture balnéaire.

Caroline Le Calvez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés
Le littoral balnéaireRésidence sur le front de mer (Sables d'Or)
2012
Cet ensemble résidentiel reprend des détails de l'architecture balnéaire de la première moitié du 20ème siècle en les associant à la modernité du 21ème siècle.

Caroline Le Calvez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés
Le littoral balnéaireAncien hôtel transformé en petit collectif (Sables d'Or)
2012
Cet ancien hôtel de style breton (granite) et normand (colombages) connaît une seconde vie.

Caroline Le Calvez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés
Le littoral balnéaireReconversion (Sables d'Or)
2012
Bâtiment de style normand, reconverti en restaurant et commerces.

Caroline Le Calvez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés

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