Le littoral balnéaire (1850-2012)

Du bord de mer ignoré à la plage convoitée : un changement de perception au 19ème siècle

Un espace de production et de commerce

Au tournant du 19ème siècle, le littoral breton est un territoire dévolu aux activités productives qui attire peu l’attention des artistes ou des populations privilégiées. L'habitat est essentiellement constitué de petites villes-ports, souvent très anciennes, situées en fond de baies ou d'estuaires. Ces dernières animent « en parfaite symbiose un hinterland rural en relation directe avec les activités d’un avant pays maritime, espace de transport notamment » (Lebahy Y.).

Très peu d'établissements humains s'installent en bordure immédiate du littoral, particulièrement dans les secteurs exposés et difficilement défendables. Les villages gardent leurs distances avec cet espace perçu par les sociétés comme hostile, synonyme d'inconnu, de menaces venues de la mer comme les tempêtes, les invasions ennemies.

Cette perception évolue d'abord grâce au Romantisme, qui met en avant l’esthétique du grandiose pathétique, du sublime, et trouve dans ces paysages côtiers désolés, où terre et mer se rejoignent, un symbole des forces de la nature. Ce courant européen diffuse un autre visage du littoral qui contribue au développement d’un intérêt marqué pour cet espace.

« Aux premières visites que l’on fait sur la plage, l’impression est peu favorable. C’est monotone, et c’est sauvage, aride. La grandeur inusité du spectacle fait, par contraste, sentir qu’on est faible et petit ; le cœur est un peu serré ».

Extrait de « La Mer » de Jules MICHELET, Ed. Gallimard, réédition 1983, p.302

Parallèlement, un attrait d’une autre nature émerge. La mer, autrefois fuie, devient un stimulant physique et psychique. « On attend désormais de la mer qu’elle calme les anxiétés de l’élite, qu’elle rétablisse l’harmonie du corps et de l’âme » (CORBIN A., 1988). La mode des bains de mer, importée d’Angleterre, crée une image positive du littoral breton. C’est cette pratique nouvelle, apanage des élites, qui va conduire à la construction d’un paysage spécifique, monopolisant le rivage au détriment des populations locales qui étaient autrefois les seuls visiteurs réguliers des grèves. L'implantation d'une population extérieure bouleverse donc les usages traditionnels : elle crée une demande (domestiques, alimentation, entretien...) mais dans le même temps limite l'accès à certains espaces ou ressources. Il en résulte des conflits durables entre locaux et estivants, qui se détournent du village jugé primitif.

L'invention du site balnéaire

L’invention de la station balnéaire est héritée des aristocrates attirés par le paysage littoral, des baigneurs en quête de santé, des artistes qui recherchent le dépaysement (Les Cahiers du patrimoine, 2001). Le développement d’un site particulier est, lui, souvent porté par une personne célèbre, un groupe d’intellectuels ou un investisseur influent. Ils sont les découvreurs, les précurseurs qui impulsent l'évolution et la transformation du paysage. Autour de ces « aventuriers » se développe une société mondaine venue de Paris, attirée par les personnalités présentes et l'intérêt thérapeutique du séjour.

Le lancement de Perros-Guirec

En 1884, alors que le rivage de Perros-Guirec n'est encore qu'une anse isolée où il ne serait venu à « l'idée de personne de s'enterrer un ou plusieurs mois», Ernest Renan achète la villa Rosmapamon, blottie au fond de la baie. Le célèbre auteur s'entoure d'amis, de connaissances venues de Paris, à qui il fait visiter le coin. « C'est ainsi que, grâce à cette villégiature de Renan sur la côte et à ses nombreuses relations, les plages de Perros et celles des environs sont sorties de l'ombre » (p.49). À Trestrignel, une autre anse de Perros-Guirec, Mademoiselle Marcelle Josset, actrice la Comédie Française fait construire la villa Silencio au début des années 1890 et y lance la mode de la villégiature.

Inspiré de « Perros-Guirec 1900, la naissance d'une grande plage » de DELESTRE P., 1973, Imprimerie de Chatelaudren

Dans la majorité des cas bretons, ce sont les investisseurs qui lancent véritablement la station en acquérant des terrains pour la revente à de promoteurs ou à des particuliers. L'attraction des populations privilégiées se développe donc parce qu'une personne ou une structure a créé une image attirante du site souvent par la mise en valeur de ses paysages. La station balnéaire est pensée par des promoteurs et des architectes pour la thérapie par le bain de mer puis dans un but récréatif. Les guides touristiques jouent également un rôle majeur à partir de la fin du 19ème siècle comme le Guide des Bains de mer de Bretagne qui indique les meilleurs choix de stations selon les désirs des baigneurs. Ce sont d'excellents témoins de la rapidité des changements du paysage littoral à partir de la fin du 19ème siècle. Ainsi, en 1886, le Guide Conti évoque le « petit village du Val-André » et dix ans plus tard parle de « la charmante station balnéaire du Val André » (Conseil Général des Côtes d'Armor, 1992). L'évolution en une décennie est marquante, le site est devenu une « station balnéaire », titre servant de sésame pour attirer l'attention des touristes.

Les conditions du développement des stations balnéaires

Un développement urbain spécifique

Le littoral balnéaireLe Sillon à marée haute
1900-1910
Les premières digues construites sur le Sillon étaient privées. Leur fragilité conduisit les autorités à mener ce grand projet qu'était de relier Saint-Malo et Paramé, puis Rochebonne, par une digue. Il faudra une cinquantaine d'années (entre 1850 et 1903 environ) pour réaliser cette succession d'ouvrages de protection qui forment la digue-promenade du Sillon. Malgré la qualité de la structure, les vagues ont continué de narguer les habitations du front de mer et de causer des dégâts. La photo montre les tentatives de renforcement de la digue par des épis qui cassent les vagues avant qu'elles ne frappent sur le mur de protection.

Auteur inconnu © Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, fonds 6FI, droits réservés

L'urbanisation du site est le premier facteur de transformation du paysage. Qu'elles résultent d'une construction spontanée ou planifiée par des promoteurs, les villas et grandes propriétés créent un paysage à l'image des populations résidentes. L'urbain est la référence avec toutefois une spécificité qui préside à toute action d'aménagement ou d'urbanisation : la vue sur mer. En effet, la construction du paysage balnéaire relève de jeux visuels sur le principe du « voir et être vu ». Le site est structuré autour des points de vue qui déterminent l'orientation des bâtiments. La nouveauté réside donc dans l’inversion de la tendance traditionnelle qui était de se détourner du rivage. Le bourg est mis à l’écart, on tente d’être au plus près de l’eau pour profiter de la meilleure vue possible au risque de subir les tempêtes hivernales et les assauts des vagues contre les habitations. Des digues sont construites progressivement le long des grèves au tournant du 20ème siècle afin de parer à ces désagréments et montrer la maîtrise de l'homme sur la nature.


La nécessité du chemin de fer et des réseaux de communication

Le littoral balnéaireL'arrivée en gare du train
1917-1925
En 1905 est créée la ligne départementale Saint-Brieuc-Plouha qui dessert Binic. Les estivants peuvent désormais arriver par le train dont la gare se situe juste derrière la plage. Lors des grandes marées les rails étaient inondés par les vagues qui passaient par-dessus le parapet.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_234, droits réservés

Le développement des stations est conditionné par la qualité du réseau qui dessert le rivage. Dans les premiers temps de la villégiature, les réseaux de communication sont très peu développés. De petits chemins mal adaptés au passage des convois venus de la capitale desservent les grèves. Ainsi, un des premiers aménagements qui est toujours fait en association aux grands projets immobiliers est celui d'améliorer l'accès aux sites en construisant ou modifiant les réseaux. Des boulevards sont aménagés sur le front de mer afin de permettre une desserte en voiture (à cheval ou motorisée) des villas de la dune, et entre le village et le site lors de l'arrivée du train.

« Le chemin de fer est un puissant facteur de développement car il bouleverse la carte d'accès au littoral » (TOULIER B., 2010). En effet, l'apparition du train en Bretagne est un facteur majeur d'ouverture économique et touristique des stations dont le développement suit la progression des lignes de chemin de fer tout au long de la seconde moitié du 19ème siècle (Cinémathèque de Bretagne, 2011) et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les premières stations à bénéficier d'une desserte ferroviaire sont Saint-Malo (1864) et Dinard (1887). Dès 1863, le chemin de fer d’État arrive dans les Côtes d'Armor. Mais il faudra attendre le 20ème siècle, avec les lignes de chemin de fer départementales (« le petit train des bains de mer ») pour que les stations les plus enclavées soient reliées au réseau et connaissent réellement une impulsion touristique dans les années 1920.

Le paysage balnéaire tel qu'il se construit petit à petit est organisé autour de symboles incarnant un mode de vie privilégié, axé sur l'agrément et l'ostentation, dont l'apogée se situe dans l'Entre-deux-guerres.

L'apogée des stations balnéaires : un paysage construit par un mode de vie mondain

« La villégiature donne naissance à une forme urbaine nouvelle et inédite : la station balnéaire ».

Extrait de « Architecture et et Urbanisme, villégiature des bords de mer – XVIIIè-XXè siècle », de TOULIER B. (dir.), éditions du patrimoine, 2010, Paris, 400p.

L'organisation spatiale de la station 

L'organisation spatiale repose sur deux types de secteurs : les quartiers résidentiels à vocation privée et les secteurs de la vie publique. La station est d'abord un lieu de villégiature composé de propriétés privées qui forment un assemblage hétérogène de styles architecturaux et de sites d'implantation. L'urbanisation des stations suit des plans géométriques, l'objectif étant de conduire l'estivant aux points stratégiques : la digue-promenade et les bâtiments fédérateurs situés sur le front de mer.

Ce dernier est le lieu public qui symbolise la station. Après 1910, du fait d'une concurrence plus âpre, il faut mettre en avant les atouts de la station pour attirer les estivants. La digue-promenade devient un élément incontournable pour afficher sa modernité. Le paysage du front de mer est transformé et la présence des hôtels de luxe et du casino en font un espace de prestige, véritable vitrine architecturale et sociale.

Dans l'Entre-deux-guerres, les structures d'accueil comme les hôtels se multiplient pour faire face à une demande croissante d'hébergements et de luxe. Les plus prestigieux font face à la mer, ils accueillent l'aristocratie française et étrangère ainsi que les grands artistes de passage. Ils structurent la vie de la station, et sont généralement situés à proximité de l'établissement de bains et du casino.

Pendant les Années Folles, la modernisation des stations devient un élément nécessaire à la réussite. Les pouvoirs publics s'emparent de la question de l'amélioration paysagère et spatiale.

L'émergence de la société de loisirs et ses conséquences paysagères

Le littoral balnéaireLes courses hippiques sur la grève de Cesson
1900-1910
L'organisation d'évènements sportifs (courses hippiques, régates) ou artistiques, et leur qualité, sont des éléments majeurs de l'attrait pour le littoral. Les plages sont les lieux les mieux adaptés aux courses hippiques. L'affluence sur la plage contraste avec l'arrière-plan inhabité et non construit. Toutes les couches sociales se retrouvaient lors de ces évènements.

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés
Le littoral balnéaireLa Potinière
1920-1930
Les Sables d'Or était une station très mondaine où les divertissements étaient permanents. La photographie montre un concours de voitures sous l’œil des estivants attablés sur une terrasse.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_1277, droits réservés

Les structures de loisirs font leur apparition dans le paysage balnéaire. Le golf se situe dans le prolongement de la station, si possible sur le front de mer, et accapare des massifs dunaires pour profiter d'une vue privilégiée, voire réservée (St Jacut-de-la-Mer, Erquy, le Val-André). Des courts de tennis sont installés à proximité des grands hôtels, des cinémas dancing voient le jour, des piscines sont construites sur les plages. Le sport devient la nouvelle activité à la mode pour se ressourcer et devance peu à peu l'intérêt thérapeutique. Des spectacles animent la station : courses hippiques et automobiles sur les plages, régates. La station s'adapte et offre des structures adéquates qui marquent le paysage.

Avec la modernisation du front de mer, la grève devient une plage. La nouvelle digue-promenade crée une démarcation nette entre deux espaces : la plage où les pratiques changent (le maillot de bain fait son apparition afin de permettre le bronzage) et la ville.

La station balnéaire moderne devient un symbole de la Bretagne dans la première moitié du 20ème siècle. Parallèlement à cette image de marque, les paysages bretons traditionnels deviennent des emblèmes du pittoresque et d'un retour aux sources. Cette période est faste pour les sites de villégiature de la Côte d’Émeraude, du Golfe du Morbihan et de la Côte de Granit Rose. Des publicités vantant les mérites des stations bretonnes ornent les gares parisiennes.

La massification du tourisme : entre artificialisation et consommation d'espace sur le littoral

Une nouvelle manière de passer ses vacances au bord de la mer

Le littoral balnéaireLes Rosaires
1965
Les espaces encore vacants sur le front de mer sont exploités en campings.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_3656, droits réservés

La décennie 1930 est un tournant dans la fréquentation des stations balnéaires, notamment avec l'avènement des congés payés en 1936. La société mondaine et bourgeoise partage la station avec une nouvelle frange de la population : les classes moyennes et populaires qui découvrent les joies des vacances en bord de mer. Cette nouvelle réalité sociale va bouleverser progressivement le paysage.

En effet, les stations adaptent et complètent leur offre par des plages, des logements et des loisirs moins distingués donc moins coûteux, qui répondent mieux aux désirs des vacanciers des congés payés. Cette période est marquée par le développement des stations familiales qui s'opposent aux stations mondaines. Ainsi, à proximité directe de Saint-Brieuc, les touristes choisissaient Saint-Quay-Portrieux, qui était la station touristique à la mode, ou bien Binic, charmante station familiale et populaire (Cinémathèque de Bretagne, 2011).

Cette démocratisation des vacances a donc un effet à la fois sur l'image, qui joue sur différents registres pour attirer la clientèle, et sur le rythme de vie des stations. Progressivement, la saison estivale devient la véritable période de vie de la station.


Un nouveau type de villégiature émerge à travers l'apparition de nouveaux types d'établissements. Les campings et les appartements, moins onéreux, sont à la mode et les logements collectifs sortent de terre dans les stations, créant des obstacles à la vue.

Le littoral balnéairePerros-Guirec n°1
1910
Un espace où le regard porte loin et où les premières villas sont mises en évidence parmi cette végétation rase.

Auteur inconnu © Collection particulière de L. Le Dû-Blayo, droits réservés
Le littoral balnéairePerros-Guirec n°2
1975
Les éléments paysagers gagnent en hauteur que ce soient les constructions avec les immeubles ou la végétation à travers l'omniprésence du pin maritime. Cette tendance à la verticalisation des résidences a de nombreux avantages (économiques, fonciers...) mais change le visage du littoral.

Auteur inconnu © Collection particulière de L. Le Dû-Blayo, droits réservés
Le littoral balnéairePerros-Guirec n°3
1995
Le nombre de résidences collectives a encore augmenté pour devenir majoritaire sur la photographie. Le développement urbain du Trestraou étant relativement récent (années 1960), le choix a été fait en accord avec les politiques de l'époque de construire du collectif. À noter, la forte présence de la voiture l'été.

Laurence Le Dû-Blayo © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés

Le tourisme social, né du Front Populaire et de l'après-guerre, donne naissance à de nouveaux modes de vacances : les colonies, centres aérés et bases de plein air. Des centres de vacances naissent et renouvellent les styles architecturaux traditionnels (Beig Meil à Fouesnant dans le Finistère).

Une pression foncière accrue

Dans les années 1960, le paysage littoral connaît des transformations majeures. L'afflux toujours croissant de touristes en quête de baignade et de beaux paysages maritimes conduit à une hypertrophie urbaine des stations et au mitage du littoral. Toute une génération veut accéder à la vue sur mer et devenir l'heureux(se) propriétaire d'une résidence secondaire entourée de beaux pins maritimes. Les lotissements de maisons néo-bretonnes aux murs blancs se développent dans les espaces libres, allant jusqu'au village.

Cet engouement engendre une pression foncière sur tout le littoral, reléguant toujours davantage les classes moyennes et populaires en arrière des stations au détriment de l'espace agricole environnant, qui est progressivement grignoté.

L'artificialisation croissante de la côte

La voiture devient le mode de déplacement privilégié des estivants. Bien que l’automobile soit déjà présente à partir des années 1910-1920, comme on le voit sur les anciennes photographies, c'est sa démocratisation qui incite à opérer des changements d'ampleur dans les stations. En effet, l'afflux touristique s'accompagne d'un flux de véhicules qu'il faut canaliser et accueillir. Des routes d'accès sont aménagées vers les stations car la voiture a remplacé le voyage en train. Les rues et boulevards sont élargis, notamment sur la digue-promenade, qui devient un axe automobile majeur. Il faut accueillir les voitures pendant que les estivants profitent de la plage ou visitent la station, on crée donc les routes côtières (routes de corniches) et les parkings qui sont les éléments les plus marquants de l'arrivée de la voiture. Le paysage de la station évolue par la machine qui transforme et artificialise de grandes surfaces.

Les années 1970 sont marquées par les agrandissements des anciens ports locaux comme à Saint-Quay-Portrieux. La création « ex nihilo » est également très en vogue à cette époque ; des marinas imitées du modèle languedocien sont implantées, notamment sur la côte sud de la Bretagne comme au Crouesty (Lebahy Y.). Des digues de protection sont construites pour augmenter les places de mouillage, leur impact paysager est notoire lorsqu'on regarde les clichés de cette époque. Elles forment des coupures dans le paysage. Des terres pleins sont souvent construits sur la mer pour accueillir les structures portuaires (hangars, quais, club de voile....).

Le littoral balnéaireBoulevard de Saint-Quay-Portrieux n°1
1906-1936
Cette large avenue qui longe la plage est essentiellement investie par les piétons qui vont à la plage ou en reviennent. C'est également l'axe majeur qui dessert les différents quartiers de la station. Des promeneurs y déambulent en habit du dimanche.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés
Le littoral balnéaireBoulevard de Saint-Quay-Portrieux n°2
1995
Le boulevard a été transformé afin de répondre aux nouveaux modes de déplacements. La voiture est devenue un motif paysager récurrent et a eu comme conséquence de reléguer les piétons dans des espaces retreints.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés

Le retour à la nature : une conséquence de la négligence paysagère

Alors que l'après-guerre et les années 1960 sont marquées par une urbanisation et une artificialisation accélérées, les années 1970 apparaissent comme un retournement de perspective dû à une prise de conscience de la destruction des richesses de l'espace littoral, à savoir dans un premier temps ses paysages. Émerge alors un nouveau modèle qui devient dominant dans les années 1980: celui d'une nature à retrouver.

À partir de 1975, date de création du Conservatoire du Littoral, les initiatives se multiplient : textes législatifs (Loi Littoral, Loi Solidarité et Renouvellement Urbain), nouveaux modes de gestion (Gestion Intégrée des Zones Côtières), qui permettent de d'accroître la dynamique de protection du littoral jusque là portée uniquement par la loi du 2 mai 1930).

Entre protection et réussite économique des stations : des tentatives de développement durable et de renouvellement des pratiques

Densification du bâti et obstacles visuels

Dans les années 1980, les stations font face au départ des populations les plus riches, qui préfèrent les tropiques. La construction de logements collectifs permet une densification de l'espace qui doit limiter l'extension urbaine. Après une période de construction à tout-va, les stations balnéaires font face à une pénurie de terrains qui dépasse le cadre même de la station proprement dite. Les spéculateurs s'emparent du marché, repoussant une nouvelle fois les populations les moins riches loin du centre balnéaire. La tendance à bétonner le littoral se poursuit malgré les lois et mesures de gestion et de protection.

Le littoral balnéaireLe boulevard de la Linguare et de Tanguy n°1
1917-1925
Le centre de l'image est occupé par une grande propriété arborée et entourée de murs. Il est intéressant de noter l'opposition végétale entre d'un côté le parc et de l'autre côté du boulevard une végétation dunaire qui rappelle la flore avant l'installation balnéaire. À noter, la route qui passe au pied des villas, en haut de dune.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_3361, droits réservés
Le littoral balnéaireLe boulevard de la Linguare et de Tanguy n°2
2010
La propriété a été divisée en plusieurs parcelles pour permettre une densification du bâti. À noter la présence d'un immeuble, seule construction de cette hauteur dans ce secteur. Le secteur dunaire est lui aussi construit, la digue au premier plan est élargie afin de placer un parking à bateaux.

Anaïs Delage © Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

Le littoral balnéaireLa côte de Pléneuf-Val-André
2006
La côte de Pléneuf Val-André est aujourd'hui une succession de quartiers résidentiels qui remonte loin dans les terres. Jusque dans les années 1960, le bourg et la station étaient deux entités séparées, mais les lotissements ont peu à peu créé une continuité. L'attraction exercée par le bord de mer ne se limite plus à l’achat d'une maison secondaire ou de retraite. Les populations recherchent la vie sur le littoral renforçant ainsi l'urbanisation et les déplacements quotidiens vers la ville de Saint-Brieuc. Les mesures de protection prises depuis les années 1980 ne suffisent pas à limiter l'expansion.

Auteur inconnu © SM Pays de Saint-Brieuc / AEROPHOTOGRAPHIE - QUESSOY

La multiplication des logements collectifs sur le front de mer participe à l'obstruction généralisée de la vue. En effet, l'urbanisation est telle que la majorité des bâtiments n'ont plus vue sur mer, marquant ainsi la fin du principe sacro-saint qui a présidé à l'installation des premiers estivants au siècle précédent: profiter d'un panorama sur la baie.

De nos jours, station balnéaire et village ne sont plus différenciés, mais forment au contraire un ensemble bâti continu d'envergure.


Quelle protection ?

Sur le front de mer, deux tendances apparaissent : le durcissement du trait de côte par des ouvrages défensifs supplémentaires et la mise en valeur d'espaces jugés sensibles. Ces deux tendances montrent les orientations choisies par les collectivités territoriales et indiquent également les difficultés de répondre à la fois à une demande de protection contre la mer et ses dangers et à une demande de protection de la nature et des espaces littoraux. Les actions de protection font partie de cette volonté de retour à la nature, mais démontrent la dominance d'un modèle mettant en avant la nature maîtrisée.

Un renouvellement des structures emblématiques

Dans les années 1980, les établissements mondains connaissent un revers, les populations s'en détournent, la plage est devenue le centre d'intérêt de la station et le but du voyage. Celle-ci connaît des transformations avec la disparition des cabines et des tentes, remplacées par les parasols.

Le littoral balnéaireL'hôtel Printania en rénovation
1990
Avec la diminution de la demande en logements luxueux dans les années 1980, les hôtels de prestige sont parfois vendus ou bien réaménagés afin de proposer des logements en petits collectifs dans des propriétés de standing.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés

Les bâtiments fondateurs des stations de la première moitié du 20ème siècle évoluent. Les grands hôtels, les colonies de vacances, sont souvent vendus et aménagés en résidences collectives de standing ou bien détruits. D'autres font le choix de renouveler leur offre. Les casinos sont remis à neuf, d'autres sont construits dans les stations qui n'en possèdent pas. On observe également la mise en valeur de secteurs patrimoniaux de la station comme les lieux de promenade, par le fleurissement et l'entretien des témoignages de l'apogée des stations. La digue-promenade redevient un lieu réservé aux piétons, on tente de limiter la présence de la voiture dans le centre.

« Face à cette banalisation en cours du front de mer, les villes-ports oubliées de ces dynamiques littorales estivales se réveillent, substituant progressivement à l’activité monovalente de la station et de sa plage leur riche patrimoine culturel et commercial. En leur centre, le port, entouré d’un patrimoine bâti ancien de qualité, souvent médiéval et/ou de l’époque moderne, attire les touristes par sa qualité architecturale et patrimoniale originale. Activités nautiques, commerciales et de villégiature s’y reconcentrent, mettant peu à peu à profit ce legs culturel, au prix de lourdes opérations de rénovation urbaine. Ces villes, longtemps en sommeil, sont aujourd’hui très prisées des touristes de passage ou en villégiature dans la région » (Lebahy Y.).


Quel avenir pour le littoral breton ?

Le littoral breton est resté pendant longtemps un espace où l'homme s'est adapté aux contraintes physiques, économiques, militaires et géopolitiques. Cette mise en valeur prudente a cependant permis une utilisation intense de cet espace et la préservation de paysages traditionnels (landes, paysage rural) tout en le transformant par des aménagements ponctuels.

En 150 ans, l'homme a bouleversé ce paysage original pour n'en faire plus qu'un lointain souvenir auquel on fait aujourd'hui référence pour appeler à la modération. Ce paysage n'existe plus dans les zones balnéaires, et se trouve à l'état de reliquats dans les espaces protégés où l'on tente de le recréer, image rêvée, symbole d'une agriculture traditionnelle et d'une nature évincée par le développement d'une société de loisirs consommatrice d'espace.

« Se pose désormais la question de la spécialisation de ces espaces littoraux à l’égard d’une seule fonction, fut-elle même touristique et de villégiature » (Lebahy Y.) ainsi que celle du devenir du littoral balnéaire.

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013