Le paysage agricole

Un modèle traditionnel

En 1850, le paysage agraire traditionnel breton est caractérisé par le motif paysager de la haie bocagère, par un habitat dispersé en hameaux et un système cultural basé sur la polyculture et l’élevage. Le bocage est en plein essor depuis le début du 19ème siècle en Europe. Ce développement serait dû à l’augmentation généralisée de la consommation de viande qui aurait conduit à un mouvement de mise en place d’un maillage bocager afin de protéger les parcelles cultivées des bêtes d'élevage. Il représente aussi une protection contre les vents et le climat (Baudry, 2003).

« Ce paysage me paraissait tel un enchevêtrement, à la fois désordonné et harmonieux, où se mêlaient haies, talus, pommiers, landes, friches et champs cultivés. Rien n’était rectiligne. Tout n’était que creux, bosses, courbes, montées ou descentes. Pour autant, ce paysage n’avait rien de sauvage, du moins dans la journée ».

Extrait de « Lucien Pouëdras », MOËLO et LEVASSEUR, 2010

La valléeParcelles maraîchères dans la vallée de Gouédic
1910-1920
La vallée de Gouédic est à la fois un lieu de promenade et un espace de production. Les parcelles maraîchères occupent l'espace de bas de pente, où le dénivelé est faible.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5074, droits réservés

Dans les fonds de vallées, les zones humides, les prairies permanentes, et les tourbières sont utilisées pour faire pâturer les bêtes et pour la fauche. Les parcelles sont de grandes taille, le réseau de haies est peu dense.

Dans un espace où les contraintes de relief construisent des paysages diversifiés, le mode de mise en valeur des versants, quant à lui, diffère d'un secteur à l'autre. Lorsque la pente est assez faible pour permettre l’agriculture, les parcelles sont embocagées, les haies n'étant pas nécessairement composées d'espèces hautes mais souvent d'arbustes sur les pentes. Lorsque cette dernière est trop marquée, la mise en valeur directe est impossible. La lande recouvre alors ces espaces impropres à la culture. Elle est utilisée comme pâturage, comme réserve de bois de chauffage et coupée pour le fourrage. Ces landes ne sont pas des espaces délaissés mais au contraire ont une place incontournable dans le système de production traditionnel.

La valléeAgriculture dans la vallée du Gouët
1917
Cette carte postale ancienne est très intéressante car elle montre une différenciation dans la mise en valeur du sol selon les caractéristiques topographiques. À gauche de la photographie, le versant est composé d'une végétation broussailleuse s'apparentant à de la lande. Le versant opposé est parsemé pommeraies, culture alors très présente en Bretagne pour la production du cidre. Le fond de la vallée, grâce à une absence de pente significative, permet les cultures céréalières sur des espaces plus vastes.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5098, droits réservés

La vallée« Les trois chantiers de la lande »
Années 1940
Elle était loin d’être un espace stérile. Coupe de bois pour le chauffage, pâturage du bétail, matériaux de construction, la lande offrait une grande diversité d’utilisation.

Lucien Pouëdras © Lucien Pouëdras, droits réservés

Les trois chantiers de la lande

Si la lande était avant tout une friche plus ou moins ouverte pour le bétail, elle était néanmoins divisée en zones suivant la nature du sol et son exposition. Trois catégories étaient distinguées. Les zones de bruyère produisaient de la litière tranchée à la houe et mise en petites meules bien tassées. Ensuite, on trouvait les zones dites de lan goh, où l'’ajonc montait à 2m50, pour produire un bois de chauffe très apprécié, après une croissance lente d’une quinzaine d’années. Enfin, il y avait les zones d’ajonc à cueillir: de qualité moyenne, cet ajonc venait compléter l’ajonc dit « fourrager », semé dans les lannec, à la lisière des parcelles cultivées. Cet ajonc était bien souvent destiné à l’alimentation des vaches, haché et mélangé au lierre et houx, en février et mars.

Texte de Lucien Pouëdras extrait de « Lucien Pouëdras, La mémoire des champs », 2010.


Au 19ème siècle, les paysages de vallées sont donc essentiellement redevables de ce système agraire ancien où la végétation est relativement basse, où le regard porte loin. Les arbres sont en apparence peu nombreux dans les espaces cultivés car la population pratique régulièrement l'émondage des haies vives (Baudry, 2003 ).

Entre 1850 et 1950, le réseau bocager se densifie. Un premier facteur serait celui du système de succession breton qui impliquait le partage égal des terres entre les héritiers (ÉVEILLARD, 2010) et donc l’éclatement des terres agricoles en de multiples petites parcelles cultivées. En termes de paysages, l’impact est grand car cette tendance conduit à des évolutions régulières au fur-et-à-mesure des partages effectués. Le paysage est composé d’une mosaïque de parcelles de formes différentes. La deuxième cause serait l’augmentation de la population qui conduit nécessairement à la progression du parcellaire bocager et à l'augmentation de la consommation de viande (MOËLO et LEVASSEUR, 2010). On observe également une progression spatiale de la mise en culture des versants. Ces terres sont gagnées sur les zones broussailleuses : les landes.

La première modernisation agricole de la fin du 19ème siècle a permis des évolutions techniques, notamment en termes d’amendement et de fertilisation des terres. Les espèces cultivées évoluent et se diversifient grâce à l'amélioration de l'assolement des cultures : plantes fourragères, trèfle, colza, betterave et choux.

La modernisation de la production

La véritable rupture paysagère dans les secteurs agricoles s’est faite à partir des années 1940 avec une accélération après la Seconde Guerre mondiale. Cette période représente la fin du système agraire traditionnel et des marqueurs paysagers qui lui sont associés.

La valléeLa Côte de Gouët depuis Saint-Brieuc n°1
1900-1903
Au début du 20ème siècle, lorsque le dénivelé n'est pas trop fort l'essentiel de l'espace des vallées est dédié à l'agriculture. Dans un secteur comme celui de la côte de Gouët, situé en périphérie de la ville de Saint-Brieuc, l'essentiel de l'activité agricole est maraîchère. En effet, la vallée fournissait en produits frais les marchés urbains. On observe de grandes parcelles en longueur, typiques de ce mode de production. À noter aussi la présence de landes sur le versant opposé.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5079, droits réservés
La valléeLa Côte de Gouët depuis Saint-Brieuc n°2
1906-1936
Au premier plan, on distingue de petites parcelles potagères, cultivées en terrasse. Dans la partie inférieure du versant opposé, la taille des parcelles a diminué, leur forme est plus rectangulaire. De nouveaux espaces se sont enfrichés, notamment dans la zone supérieure du versant.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 19FI, cote 19FI_388, droits réservés
La valléeLa Côte de Gouët depuis Saint-Brieuc n°3
2012
En 2012, le paysage a changé, l'agriculture a totalement disparu pour laisser la place à des résidences. Les espaces boisés se sont développés sur les anciennes friches agricoles. À noter le réseau de fils électriques qui n'a pas été enterré. Cette série témoigne de l'évolution des fonctions attribuées à un même espace au cours du temps.

Emmanuel Poirier © Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

La mécanisation de l’agriculture est un processus majeur de la transformation de l’organisation spatiale des vallées. Le passage du cheval à la machine nécessite des aménagements de l’espace agricole pour faciliter l’usage des techniques modernes. Des campagnes d’arrachage des haies et de modifications des tracés de chemins ont lieu car ils rendaient difficile le passage des machines dans les champs. Une première forme de remembrement a lieu entre les propriétaires qui veulent agrandir leurs parcelles pour permettre aux machines de fonctionner. Les parcelles trop dures d’accès, trop en pente sont abandonnées (BAUDRY, 2003). Ainsi, en fonction notamment de la possibilité de mécanisation, les vallées enregistrent des trajectoires différenciées, soit vers l’intensification, soit vers la friche.

Le potentiel agricole est mis en valeur. Des peupliers sont plantés pour exploiter et valoriser des prairies humides. De nombreuses haies sont arrachées, environ la moitié, dans les secteurs de vallée encore exploités - chiffre à nuancer selon les secteurs. Dans les fonds de vallées, les parcelles orientées dans le sens de la pente sont mises en labour tout en préservant quelques espaces de prairies pour le fauchage.

Sur les versants des secteurs encaissés, les pratiques anciennes liées à l’entretien de l’espace agricole disparaissent. Les landes ne sont plus entretenues par le pâturage ni les coupes de bois et de fourrage ce qui entraîne le boisement des versants. Le bois n’est plus un bien de consommation prépondérant car les modes de vie ont changé. Le boisement, conséquence de ces transformations rapides et irréversibles, se fait donc selon deux modalités (LE DU-BLAYO, 2007, p.225) : « soit par abandon de terres agricoles qui évoluent spontanément vers la friche arborée puis la forêt de feuillus à dominante de chênes » ou /et « par les boisements volontaires, souvent soutenus par des politiques publiques ».

La valléeL'espace agricole en aval du barrage de Rophémel n°1
1940-1960
Le barrage se situe à la frontière entre la vallée encaissée et un secteur agricole plus large. Ce cliché pris au tournant des années 1950, montre un espace agricole en pleine transformation. Quelques pommiers isolés ont survécu aux campagnes d'arrachage d'après-guerre mais l'essentiel a été remplacé par des cultures céréalières. Cependant, le réseau bocager est toujours présent, on y aperçoit les ragosses, ces formes d'arbres typiques de l'espace rural breton traditionnel.

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés
La valléeL'espace agricole en aval du barrage de Rophémel n°2
1960-1990
Ce cliché, pris sous un autre angle, reflète les transformations profondes de l’espace agricole breton. Les pommiers ont disparu, les haies bocagères également. L'essentiel de l'espace est dédié aux cultures céréalières et fourragères. Les landes ont disparu et laissé la place à des zones boisées.

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés

Des mesures de protection

Depuis les années 1980, des alertes ont été lancées quant aux dégâts sur l'environnement provoqués par ce nouveau modèle agricole. En conséquence de nombreux programmes et projets voient le jour.

Le programme Bretagne Eau Pure est fondé dans les années 1990 pour répondre « à l'inquiétude croissante liée aux dépassements récurrents des limites de qualité sanitaire sur les eaux brutes ». Les secteurs les plus pollués des bassins hydrographiques sont l'objet d'actions de restauration de la qualité des eaux. Entre 1994 et 2006, quatre programmes se succèdent. Aujourd'hui, c'est le Grand Projet 5 (GP5) qui a pris le relai en mettant l'accent sur les objectifs de la Directive Cadre européenne sur l'Eau (DCE). Ce programme a « élargi les enjeux environnementaux et les thématiques d’actions sur les bassins versants à d’autres paramètres que les seuls nitrates et les pesticides en ajoutant les enjeux de la directive cadre sur l’eau : phosphore, matière organique, hydromorphologie des cours d’eau, qualité microbiologique des eaux côtières, etc. Ainsi, le nombre de territoires concernés par les programmes de bassins versants GP5 a considérablement augmenté ».

L'arrachage des haies, autrefois utile à la modernisation de l'agriculture, est aujourd'hui le symbole des erreurs passées, et de l'absence d'étude d'impact de ces politiques sur l'environnement. Érosion des sols, bouleversements hydrologiques, disparition d’espèces encore répandues quelques années auparavant et perturbations hydrauliques importantes sont les conséquences de leur suppression. Aujourd'hui, des programmes tentent de reconstituer une partie du réseau bocager ou tout de moins de protéger les réseaux existants. On trouve par exemple, les PLU (Plan Local d'Urbanisme) qui fixent les règles d'occupation du sol. Ils sont des outils de premier plan pour animer une protection du bocage à l'échelle d'une commune. Dans une dynamique de reconstitution des haies, le programme Breizh Bocage a été créé. Il est financé par l'Union Européenne dans le cadre des Contrats de plan Etat-Région 2007-2013.

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013