Les cours d'eau canalisés

Développement et premières difficultés

Le réseau de canaux bretons recouvre deux types d’aménagements : les canaux construits ex-nihilo et les rivières canalisées.

L’origine de la construction des canaux bretons se situe au 18ème siècle et naît d’une volonté politique. Le territoire breton est inégalement développé. Le littoral est ouvert vers le commerce international grâce à des ports comme Lorient, Brest, Saint-Malo, qui sont sources de richesses, mais certaines campagnes de l’intérieur de la région restent très pauvres et enclavées. Plusieurs raisons ont présidé à la construction du réseau. La première est née de la nécessité de refonder les axes structurants du commerce afin de désenclaver les territoires tout en modernisant les techniques de transport. La deuxième raison était de fertiliser les terres agricoles du centre Bretagne, jugées stériles et peu rentables. Des raisons militaires, en cas de blocus maritime, ont également poussé à la construction de ces canaux qui sont en fait vite devenus inutiles pour cette fonction, du fait du changement de contexte dans la politique extérieure de la France au 19ème siècle.

Dès le 18ème siècle, les projets se multiplient et des appels d’offre sont lancés, mais la majorité des canaux ne voient le jour qu’au 19ème siècle, du fait de la complexité technique (n’oublions pas que certains canaux traversent des lignes de crêtes entre deux bassins versants) et surtout de leur coût. Le transport fluvial devient alors très important jusque dans les années 1860. Les marchandises transportées sont essentiellement des pondéreux qui circulent par les voies d’eau intérieures. Ce sont des matériaux de construction, des engrais, du grain, et essentiellement du bois, marchandise la plus transportée par voie d’eau en Bretagne à cette époque.

La valléeL'écluse à Évran n°1
Vers 1910
Le passage d'une péniche dans une écluse nécessitait plusieurs personnes  : l'éclusier qui ouvrait les vannes, et les bateliers, toujours à deux, un à la barre du bateau et l'autre sur le chemin de halage pour diriger depuis la terre ferme. La traversée de l'écluse attirait l'attention, on peut voir deux lavandières essorant le linge et un homme et son vélo. Le transport fluvial, complexe, a vite cédé le pas face au transport ferroviaire..

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés
La valléeL'écluse à Évran n°2
2012
Depuis les années 1970, l'écluse ne voit plus passer que des bateaux de plaisance ou d'anciennes péniches reconverties pour le tourisme. Les témoignages de l'activité fluviale sont restés (quais, points d'amarrage, chemin de halage) mais servent aujourd'hui pour un autre mode de navigation.

Emmanuel Poirier © Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

Mais rapidement, les inconvénients d’un tel mode de transport émergent. Les canaux avaient beaucoup de faiblesses car l’homme ne maîtrisait pas totalement les eaux. Le transport est souvent interrompu par de nombreux aléas : crues, gelées. Il y avait une trop grande irrégularité et lenteur (écluses) qui pénalisait le trafic fluvial par rapport à d’autres modes de déplacement et notamment le trafic ferroviaire, qui s’est développé à partir des années 1850-1860 en Bretagne. D’un point de vue économique, l’inutilité du réseau fluvial pour le transport est apparue rapidement avec le développement de ces moyens de communication modernes et plus rapides, symboles de la Révolution Industrielle. En effet, les réalisations fluviales faites au milieu du 19ème siècle étaient dépassées par rapport aux nouvelles tendances. Avant même la fin de leur élaboration, les canaux étaient déjà voués à disparaître, concurrencés par des technologies moins coûteuses et moins contraignantes.

Un déclin rapide de l’activité

En effet, le train a été, parmi d’autres causes, un concurrent mortifère pour le transport fluvial. Alors que les canaux et rivières canalisées passent au sein de territoires enclavés, loin des centres économiques, le train, lui, relie les grandes villes et les espaces industriels entre eux. Jusqu’au début du 20ème siècle la batellerie survit, malgré un déclin inévitable.

La valléeLa Rance prise du viaduc n°1
1890-1903
Le port de Dinan apparaît comme blotti entre les deux versants de la vallée. On aperçoit les quais, auxquels sont amarrés des bateaux de transport.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_877, droits réservés
La valléeLa Rance prise du viaduc n°2
1925
Entre 1890 et 1925, il y a eu très peu d'évolutions notables. Seuls quelques bâtiments ont été construits le long des quais à l'arrière-plan de la photographie.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_945, droits réservés
La valléeLa Rance prise du viaduc n°3
1936
L'angle de vue est différent, le regard s'attarde sur ces quais vides. Aucune trace de commerce, ni de transport si ce n'est un chaland qui est amarré. En effet, à cette date le transport fluvial est en passe de disparaître. Le monopole des quais revient à ces petites vedettes blanches qui remontaient la Rance depuis Saint-Malo et transportaient touristes et populations locales à une période où le premier pont traversant le fleuve se situait à l'écluse du Chatelier.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_881, droits réservés

La Première Guerre mondiale va engendrer une rupture. Les péniches sont réquisitionnées pour ravitailler les zones de combat. Lors de leur retour en 1918, on observe une diminution du trafic. Dans les années 1930, les canaux sont clairement voués à l’abandon face à la montée du trafic routier (les camions sont apparus après la Grande Guerre) et à la prépondérance du réseau ferroviaire.

À la même époque, l’homme transforme le lien traditionnel qu’il entretenait avec les cours d’eau. De nombreuses activités disparaissent. Le transport fluvial n’y échappe pas. Le développement des barrages sonne également le glas de la batellerie. Le cas du canal du Blavet illustre cette disparition progressive. Les travaux pour le barrage de Guerlédan débutent en 1923, le barrage est mis en exploitation en 1929. Le lac de retenue fait disparaître 19 écluses. Le Blavet est donc coupé en deux par cet ouvrage de production. C’est la fin de la batellerie sur le Blavet.


Le renouveau touristique

La valléeLe tourisme fluvial à Évran n°1
Vers 1970-1980
Passage dans l'écluse d'une péniche de tourisme. À noter la mise en valeur du lieu par des massifs de fleurs allant jusqu'au fleurissement de la porte de l'écluse.

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés
La valléeLe tourisme fluvial à Évran n°2
2012
Les fleurissements ont disparu. Le cliché est pris au printemps, la période n'est pas propice au tourisme.

Emmanuel Poirier © Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

Dans les années 1970, on redécouvre les canaux qui sont alors à l’agonie. C’est le début d’un nouveau rôle des canaux bretons avec le développement du tourisme fluvial. Ces ouvrages font peu à peu l’objet d’une patrimonialisation. Ils acquièrent leurs lettres de noblesse (p.42, Richard N., Pallier Y.), notamment à travers des expositions, des musées, des parcours de découverte ayant tous pour but de remettre à l’ordre du jour ces paysages spécifiques, les patrimoines immobiliers nombreux, les techniques et pratiques sociales particulières.

Le tourisme fluvial a redonné vie aux canaux bretons. La proximité avec les centres urbains est essentielle pour le développement du tourisme. Le nautisme permet de justifier la pérennisation de l’entretien des canaux (berges, lutte contre l’envasement…). Aujourd’hui les chemins de halage, autrefois réservés au passage des péniches, sont des lieux de randonnées pédestre, cycliste, équestre. Le cours d’eau est utilisé pour le canoë, le kayak ainsi que la navigation de plaisance sur de petites vedettes ou d’anciennes péniches restaurées.

La valléeL'écluse du Chatelier n°1
1904
Il s'agit du pont le plus en aval de la Rance à cette époque. Cette passerelle, érigée en 1892 sur le barrage, a permis la traversée terrestre et a mis fin à la présence d'un passeur dont il fallait louer les services. L'écluse, qui date de 1830, se situe du côté de la maison. Le paysage alentour est rural, les versants sont plantés de pommiers, les parcelles sont entourées de haies bocagères à ragosses. Le secteur est également un point d'amarrage pour les bateliers, plusieurs péniches sont à quai. Ce paysage est typique du début du 20ème siècle.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5892, droits réservés
La valléeL'écluse du Chatelier n°2
Vers 1955
Un nouveau pont a été construit en retrait de l'ancienne passerelle, détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Le barrage existe toujours, le couloir menant à l’écluse a été agrandi et bétonné.

Auteur inconnu © Collection particulière, droits réservés
La valléeL'écluse du Chatelier n°3
2010
Le secteur s'est urbanisé, derrière les arbres, un port de plaisance a remplacé les anciens quais pour le transport fluvial. L'écluse n'a pas changé depuis les années 1950.

Eva Sichez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013