La force hydraulique : moulins et barrages

Le moulin, emblème des vallées bretonnes

L’utilisation de la force hydraulique pour la production est un élément déterminant de l’aménagement des vallées. Traditionnellement, ce sont les moulins qui représentent ce lien particulier au cours d’eau. Pendant longtemps ces derniers ont été considérés comme le cœur de la vallée (Lespez et al., 2008). Au 19ème siècle, les cours d'eau sont densément aménagés par ces structures artisanales puis industrielles. Beaucoup de moulins répertoriés sont présents depuis l'Ancien Régime avec essentiellement une vocation locale. En effet, les vallées bretonnes sont très précocement et densément aménagées par ces structures de production. On peut parler de véritable « colonisation » des rivières puisque dans certains secteurs les sites d'implantation se font tous les 500 mètres.

Trois types d'implantation sont privilégiés: soit en prise directe avec le cours d'eau, le moulin est alors construit latéralement à ce dernier, soit en dérivation ce qui implique la construction de biefs amenant l'eau jusqu'à la roue du moulin, ou bien encore au débouché d'un étang de retenue lorsque le débit du cours d'eau est irrégulier. Le type de cours d’eau ainsi que la relation entretenue par la population avec ce dernier sont de ce fait primordiaux, ils déterminent la morphologie du site du moulin.

L'activité meunière est à l'origine d'une organisation spécifique de l'espace des fonds de vallées. Au moulin, qui est la structure productive, s'ajoutent le logement du meunier, une écurie, une étable, un refuge pour les porcs, des hangars, une grange, un cellier (Chaigneau-Normand M., 2002). De plus, la réussite de l'activité est aussi liée à sa proximité avec un espace agricole qui le fournit en matières premières.

En 1910, la Révolution Industrielle a marqué l'activité meunière. Dans les années 1860-1870, on observe le passage du moulin à la minoterie par la mise en place d'un système de production basé sur des équipements modernes. À cette époque le moulin est le reflet de la transition d’une société agraire vers une société industrielle. De nouvelles techniques font leur apparition, le nombre de meules augmente, la capacité de mouture évolue également. À partir des années 1890, apparaissent des moteurs, des machines à vapeur, des turbines qui permettent d'augmenter considérablement les rendements. Les conséquences sont majeures, de nombreux moulins à eau qui n’ont pas pu se moderniser disparaissent, dépassés par les nouvelle minoteries au rendement plus grand.

L'architecture de ces nouvelles structures industrielles change, les moulins sont agrandis, voire reconstruits pour accueillir les machines modernes. Des cheminées sont associées aux structures de production. Dans la vallée de la Rance, et notamment dans son estuaire où les moulins sont souvent à marée, le moulin de Quinard (Saint-Jouan-des-Guérêts) devient une véritable usine, et le plus grand moulin à marée du secteur. Son architecture imposante en fait un bâtiment visible de loin dans un espace dégagé.

La valléeLe moulin de Quinard
Vers 1900-1910
Cet ancien moulin transformé en minoterie à la fin du 19ème siècle est le plus imposant du secteur. Sa masse ressort dans ce paysage ouvert.

Auteur inconnu © Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, fonds 6FI, droits réservés
La valléeLa façade du moulin de Quinard
2012
Aujourd'hui encore propriété privée, l'ancienne minoterie est à l'abandon, faute de moyen pour une restauration d'ampleur. À noter sous le bâtiment, l'ancienne arrivée d'eau vers les roues de la minoterie.

Caroline Le Calvez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés

Une utilisation nouvelle de la force hydraulique : les barrages

Mais l’industrie passe peu à peu d’une complémentarité traditionnel-moderne à un modèle uniquement basé sur les transformations techniques du début du 20ème siècle. « Le 19ème siècle industriel ne résiste pas à l'émergence de nouvelles techniques : on assiste clairement à un déclin des moulins » (Chaigneau-Normand M., 2002). Les nouveaux modes de production des biens marchands ont peu à peu disqualifié ces modes traditionnels. De nombreux établissements ferment laissant des secteurs entiers de vallées à l'abandon. Les biefs de dérivation et les retenues d’eau s’envasent car ils ne sont plus entretenus. Le cours d’eau retrouve parfois son lit initial.

De nouveaux besoins émergent au sein d'une société qui se modernise et qui consomme toujours plus. Entre 1910 et 1950, la progression de l’accès à l’électricité - et à l’eau potable - demande une production de plus en plus intensive. Une fois de plus, la force hydraulique est sollicitée. Dans les secteurs encaissés en amont des villes, des barrages sont créés afin de pourvoir à la distribution des grandes agglomérations. Cet aménagement des cours d’eau a un impact essentiel sur les milieux et le paysage. En termes d’organisation de l’espace, la construction d’un barrage modifie la configuration du site sur lequel il est implanté. On passe d’une vallée encaissée aux versants boisés à un site ennoyé. Au même titre que les ouvrages d’art, les barrages sont des ruptures paysagères dans les vallées, mais ils sont aussi des ruptures spatiales. Leur implantation engendre des conséquences à long terme sur le fonctionnement de la vallée. L’arrivée d’un nouvel élément paysager de cette ampleur bouleverse l'écosystème.

La valléeLa construction du barrage
1920-1940
La construction du barrage a débuté en 1929, dans un secteur encaissé de la vallée de la Rance. Le paysage avant le barrage était boisé, le cours d’eau était bordé de zones humides.

Auteur inconnu © Collection particulière de P. Marqué, droits réservés
La valléeLa retenue de Kernansquillec
21 mai 1952
Entre 1920 et 1922, le barrage de Kernansquillec est construit afin d'alimenter en électricité la papeterie toute proche. Après la fermeture de cette dernière, dans les années 1960, l'électricité est distribuée à EDF. En 1994, le barrage tombe dans le domaine public et son mauvais état incite l’État au démantèlement de l'ouvrage. La retenue présente sur la photographie a aujourd'hui disparu, le cours d'eau a retrouvé un lit naturel.

BD Ortho © IGN – 2012, Autorisation n°40-12.522
La valléeLe lac de retenue sur le Gouët
Vers 1980
Le barrage et la retenue de Saint-Barthélémy ont été créés en 1978 pour répondre à un besoin en eau potable du pays de Saint-Brieuc. Sa hauteur atteint 37 mètres de hauteur au niveau du barrage.

Auteur inconnu © CAUE 22, droits réservés

« La croissance des villes, les choix réalisés en matière d'urbanisme, la relation établie avec le tissu bâti préexistant, sont également des événements importants pour la conservation ou l'éradication des anciennes structures industrielles » (p.205, Chaigneau-Normand M., 2002).

Cependant, des vestiges du système paysager des moulins subsistent comme les biefs, le bâtiment de production. Ces rémanences restent longtemps à l’abandon dans les fonds de vallées, créant un paysage de friches.

La renaissance des moulins

À partir des années 1980, et après une période de désintérêt pour ces structures de production, les vestiges de moulins encore présents regagnent peu à peu un rôle: ils sont devenus pour la plupart des résidences principales ou secondaires comme le montre la série de photographies du Moulin Neuf de la Richardais. D'autres sont utilisés par des associations, des entreprises. Depuis les années 1990, ce patrimoine industriel est remis en valeur, ré-utilisé pour répondre à une nouvelle demande.

La valléeLe moulin Neuf n°1
Vers 1910
Le moulin, qui existait au 18ème siècle, est reconstruit en 1807 et aménagé en une minoterie construite sur cinq niveaux. Le paysage du cliché est industriel et agricole, on observe des cultures en terrasse, des haies bocagères à ragosses.

Auteur inconnu © Collection particulière, droits réservés
La valléeLe Moulin Neuf n°2
Vers 1975
L'arrêt de la minoterie a eu lieu vers 1939. Dans les années 1970, le bâtiment de production ne sert plus et tombe en ruine. La retenue d'eau n'est plus entretenue, elle s'envase et la végétation du schorre gagne du terrain. Sur les versants, on observe également des évolutions avec la disparition des cultures remplacées par un boisement spontané.

Auteur inconnu © Collection particulière, droits réservés
La valléeLe Moulin Neuf n°3
2010
L'ancienne minoterie a été remaniée. Un étage a été supprimé, la couleur du revêtement a été modifiée, des pilotis sont apparus. Un terre-plein a également été construit pour augmenter la surface de la propriété et faciliter l'accès. L'envasement de la retenue a progressé.

Éva Sichez © Laboratoire ESO-Rennes, droits réservés

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013