La vallée (1850-2012)

Une vallée est un objet géographique qui forme une dépression allongée parcourue par un cours d'eau et encadrée de versants (Germaine M-A, 2009). Le paysage des vallées est une complémentarité entre des facteurs naturels et humains qui donnent au paysage des spécificités. Sa forme en creux conduit à des usages et des paysages originaux qui évoluent au cours du temps.

En Bretagne, les vallées sont des espaces qui structurent les territoires (Le Dû-Blayo, 2007). Elles sont des lieux d'habitat, de travail, de production, de promenade, autant d'activités qui marquent ces espaces du quotidien et participent de la création de paysages spécifiques. Si, aujourd'hui les paysages se composent d’éléments paysagers comme des pavillons, des routes, des fils électriques, symboles de la modernité, des éléments anciens (moulins, ponts, hameaux) nous rappellent qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Cette synthèse a pour objectif de retracer les transformations des paysages des vallées bretonnes depuis le milieu du 19ème siècle jusqu'à nos jours, afin d'apprécier la mesure des changements qui ont eu lieu.

La valléeLa vallée de Gouédic vers le tribunal n°1
Vers 1870
La photographie témoigne des paysages de vallées au milieu du 19ème siècle et de la profondeur de champ depuis le poste d’observation. On remarque une opposition marquée entre les deux versants. L'un est mis en cultures, de nombreuses parcelles en terrasse sont visibles. L'autre versant est resté couvert de lande, on peut apercevoir de petits chemins correspondant peut-être à des parcours empruntés par le bétail, qui pâturait dans ces espaces de broussailles, aux roches affleurantes.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 18FI (coll. Bailly), cote 18FI_7, droits réservés

Les vallées bretonnes au 19ème siècle : des espaces de vie et de production aux paysages ouverts

L’agriculture à l’origine de paysages ouverts

Pendant des siècles, les vallées ont été avant tout des espaces dont la mise en valeur était agricole. En effet, l'absence d’une sécurité alimentaire telle qu’elle existe aujourd’hui a conduit à la mise en place d'un système de production axé sur l'auto-alimentation. Cette dépendance se traduit par une très forte occupation de l’espace par l’agriculture.

À partir du 19ème siècle, la progression de la consommation de viande conduit entre autres au développement d'un nouveau paysage agraire basé sur l'enclosure des parcelles par des haies (le bocage), la dispersion de l'habitat en hameau et un système de production complémentaire entre la polyculture et l'élevage. Ce paysage traditionnel breton est un marqueur paysager fort dans les vallées. Peu à peu les prairies prennent de l'importance et on assiste à un recul des labours.

La vallée« Début juillet »
Années 1940
C'est un témoignage des paysages que l'on pouvait apercevoir dans les vallées avant la modernisation agricole. Pommiers, parcelles céréalières, haies émondées, prairies et landes se côtoyaient au sein d'un même secteur et créaient une grande diversité de formes paysagères.

Lucien Pouëdras © Lucien Pouëdras, droits réservés

Début juillet

Voici un paysage typique d’avant le remembrement, un paysage où se rejoignent une prairie, un champ cultivé et le début des friches et landes. Dans la lande, on peut distinguer une parcelle de blé noir dans une terre fraîchement défrichée. C’est la pleine fleuraison, ce qui fait le délice des abeilles. La bruyère est également en fleur. La prairie a cédé son foin et elle reverdit. Dans la parcelle cultivée, le seigle est prêt pour recevoir la faucille.

Texte de Lucien Pouëdras extrait de « Lucien Pouëdras, La mémoire des champs », 2010

Tableau « Début juillet », un exemple de l’organisation spatiale
traditionnelle des vallées


La valléeVue sur le quartier de la Côte de Gouët
1920-1930
Lorsque la pente n'est pas trop marquée, les versants sont cultivés ou bien utilisés pour faire pâturer le bétail. La présence de haies bocagères est donc nécessaire afin de séparer les animaux des parcelles cultivées. Ce quartier de la Côte de Gouët est implanté à proximité du pont qui fait le lien entre les deux rives du cours d'eau. À noter la présence marquée des pommiers à cette période.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5093, droits réservés

L'organisation spatiale de l’agriculture dans les vallées est liée à différents facteurs. Ils sont d’abord naturels : les potentiels des sols, le degré d'encaissement, le cours d'eau, qui apportent des nuances paysagères. Ils sont également liés à l’implantation humaine, les cultures se concentrent en effet à proximité des zones d’habitation. Pour l’essentiel, les fonds de vallées sont composés de zones humides : tourbières, praires permanentes, ces dernières étant utilisées comme pâturages ou prairies de fauche. Le degré d'encaissement des versants conduit à une plus ou moins grande mise en valeur par l'agriculture. Dans ce système traditionnel, le paysage est également marqué par les friches. Les terres reposent quelques années afin de s'enrichir à nouveau pour permettre une remise en culture. Les landes apparaissent comme des éléments récurrents dans ces paysages du 19ème siècle. Ces dernières, malgré une vision négative basée sur l'idée de terres pauvres, étaient des espaces intégrés au monde agricole car pâturés et fauchés. Les vallées à proximité des villes sont des espaces nourriciers pour les marchés urbains. L’agriculture maraîchère constitue une grande partie des activités, et crée un paysage de parcelles en lames de parquet, typique de la culture des légumes. De nombreux vergers parsèment également les versants.

Vers 1850, les paysages sont ouverts et ce jusque dans les années 1930, le relief des versants apparaît à travers la végétation, la plupart du temps basse. Les espaces boisés sont très rares du fait de l'exploitation intensive du bois et sa seule présence dans les haies compose un paysage où le regard porte loin, car les haies elles mêmes sont exploitées et émondées, les talus sont pâturés ou fauchés.

Les cours d’eau : usage de la force hydraulique et vie quotidienne

Le cours d'eau est un élément central des vallées. Autour de lui, se développent de nombreuses activités en particulier liées à l’utilisation de la force hydraulique.

La valléeLa densité des moulins dans la vallée du Gouët
1814
Extrait du tableau d'assemblage du cadastre de Plérin. Ce secteur de la vallée du Gouët était particulièrement dense en structures utilisant la force hydraulique : moulins, foulons, papeteries… Sur cet extrait, pas moins de quatre moulins sont signalés sur une distance inférieure à 5 kilomètres.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 3P, droits réservés

À cette période, l’élément emblématique des vallées est le moulin (grain, tan, foulon,…) (Malavoi, 2003). Les moulins sont implantés selon deux logiques : le site et la situation qui en font les cœurs névralgiques des vallées. Ils sont situés à proximité des axes de circulation, et des villages, et notamment dans des secteurs où les cultures céréalières sont présentes par exemple dans le cadre des moulins à grain. Ces structures de production typiques des vallées sont parfois présentes depuis l’Antiquité, et ont élaboré en fond de vallée une organisation spatiale originale, où l’acheminement de l’eau vers la roue est fondamental. À partir de la deuxième moitié du 19ème siècle, la Révolution Industrielle atteint les espaces ruraux et urbains bretons en favorisant l’arrivée de nouvelles technologies qui vont faire concurrence à l’utilisation de l’eau. Le charbon et la vapeur remplacent peu à peu les anciennes techniques. Les moulins qui ne peuvent acquérir ces nouveaux modes de production disparaissent peu à peu au tournant du 20ème siècle. Celles qui ont réussi à se moderniser pérennisent leurs activités et sont transformées en véritables usines.

La valléeLe moulin de Beauchet
Vers 1900-1910
Les moulins sont des motifs récurrents des cartes postales du début du 20ème siècle. Ils étaient le symbole du lien entre l'homme et l'eau par la maîtrise que le premier exerçait sur la seconde. Différents modes d'implantation étaient choisis selon les caractéristiques du cours d'eau et les techniques humaines. Dans le cas de Beauchet, la structure est construite sur la digue de retenue. On observe d'ailleurs que le bassin est rempli alors qu'à l'extérieur la marée est basse. Une passerelle permet de rejoindre la berge et le bâtiment annexe (non visible ici)..

Auteur inconnu © Archives départementales d'Ille-et-Vilaine, fonds 6FI, droits réservés
La valléeLes laveuses de la vallée de Gouédic
1910
Photographie qui montre les lavandières à l’œuvre autour d'une mare. Les enfants accompagnaient souvent les femmes lors des corvées de linge..

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5057, droits réservés

Le début du 20ème siècle annonce une transformation des rapports entre l’homme et le cours d’eau. Les industries, autrefois très liées à la présence de l’eau, s’éloignent des rivières et fleuves, où l’espace de fond de vallée est parfois trop faible pour s’agrandir. L’industrie se diffuse donc peu à peu dans les vallées les plus larges, qui peuvent être considérées comme les espaces de l’expansion de l’industrie sur les territoires. Usines à gaz, à électricité, manufactures parsèment certains secteurs des vallées, notamment à proximité des centres urbains. Les vallées bretonnes accueillent également une activité ponctuelle emblématique : les carrières. Pendant longtemps, l’extraction de roches (granit…) et de minerai (argent, plomb…) ont été des activités qui faisaient vivre les vallées. Elles fournissaient en matériaux les centres urbains proches, notamment pour la construction.

Mais le cours d’eau n’était pas seulement un lieu d’implantation d’une production artisanale ou industrielle. La vie quotidienne s’articule aussi autour de lui, et particulièrement pour les femmes qui fréquentaient les berges pour les corvées de linge. Cet usage du cours d’eau conduit à un aménagement des berges lorsqu’un lavoir est construit et participe de la modification des faciès de la berge. Ce monde de femmes, réunies autour de l’eau, est à la fois le reflet de la soumission aux tâches ménagères et en même temps un lieu de liberté de parole et de vie sociale. Le cours d’eau est de fait un point de convergence des usages : on y travaille, on s’y promène, on y pêche…


La courte vie commerciale des rivières canalisées bretonnes

Tous les cours d’eau ne permettent pas une navigation fluviale pour le commerce. En effet, la taille moyenne à petite des cours d’eau en Bretagne (sauf quelques exceptions) est un frein à la circulation fluviale vers l’intérieur des terres.

C’est à la fin du 18ème siècle que les premiers grands travaux de canalisation des rivières ou de création ex-nihilo de canaux voient le jour. Les objectifs étaient le développement de la Bretagne intérieure, jugée trop archaïque et pauvre. Les vallées devaient donc être des portes d’entrée vers l’intérieur du territoire, enclavé et en retard dans son développement. De nombreux tronçons de rivières (par exemple le Blavet) ou de fleuves (la Rance, la Vilaine) sont canalisés et aménagés pour le passage des bateaux de transport (péniches, gabards). Au 19ème siècle, et notamment dans les années 1850, le transport fluvial est à son maximum. De tels aménagements créent des paysages originaux, souvent géométriques (canaux rectilignes, rangées d’arbres tracées au cordeau…) montrant ainsi la maîtrise de l’homme sur la nature et particulièrement sur l’eau, souvent associée au risque lorsqu’elle est libre (Richard N., Pallier Y., 1996).

Cependant, rapidement la concurrence du chemin de fer conduit à la remise en question de l'intérêt des canaux pour le transport de marchandises. Ce déclin est le reflet de changements profonds qui vont toucher les vallées à partir du début du 20ème siècle.

Les vallées bretonnes au carrefour entre modernité et héritages traditionnels

L’évolution des modes de transport : le train à l’origine de bouleversements paysagers à l'aube du 20ème siècle

L'avènement du chemin de fer en Bretagne à partir de la seconde moitié du 19ème siècle renouvelle le rapport de l'homme à l'espace et aux distances. Ces dernières sont raccourcies, les échanges se font plus facilement entre les territoires. Les transformations touchent profondément les vallées que ce soit en termes d'organisation de l'espace et de paysages. En effet, alors qu'elles ont été aux siècles précédents des espaces de rupture spatiale difficiles à traverser en raison de leur forme en creux, le réseau de chemin de fer permet une circulation plus facile d'un plateau à l'autre. Le premier réseau à être développé est celui des lignes ferroviaires d’État.

La valléeLe viaduc de chemin de fer de l’État n°1
1910-1920
Alors que l'aval de la vallée de Gouédic présente un panorama exceptionnel, ce secteur accueille des populations moins aisées. Les femmes s'attellent à la lessive dans un filet d'eau peu profond, on distingue des parcelles potagères sur la gauche du cliché. Le viaduc ferroviaire domine la vallée et les habitations traditionnelles.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5142, droits réservés
La valléeLe viaduc de chemin de fer de l’État n°2
2010
Les maisons sont toujours les mêmes, le pont également. Mais la modernité a touché en profondeur ce quartier. La route est goudronnée, le ruisseau a été canalisé, des fils électriques traversent la photographie, des poubelles jalonnent le chemin.

Anaïs Delage © Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

La Bretagne est raccordée progressivement à ce réseau national et s'ouvre à l'influence extérieure. L'objectif est économique mais aussi touristique. En effet, le développement du réseau permet le développement des stations balnéaires grâce à l'afflux d'estivants parisiens. Ainsi, les vallées, structures fondamentales des territoires bretons, lieux privilégiés des transits par bateau et par route, deviennent peu à peu des espaces secondaires, survolées par ce nouveau mode de déplacement.

La conséquence de la construction du réseau ferroviaire est profonde. De nombreux ouvrages d'art (ponts et viaducs) sont construits au dessus des vallées, formant ainsi des barrières minérales. Alors que les paysages sont traditionnellement ouverts, les ouvrages d'art cassent les perspectives et impriment par leur architecture et leur modernité un nouveau visage aux vallées.

«  Au bout des boulevards suspendus, au dessus du Gouédic, nous débouchons sur le viaduc de Toupin. Ce pont est le chef d’œuvre des travaux entrepris et peut-être le plus élégant de Bretagne. Sa grâce est faite de la superposition harmonieuse du fer et de la pierre. Sur des assises fortes et élancées s’appuient d’immenses cintres entremêlés, finement ciselés, teintés de vert clair. C’est vraiment un pont de dentelle qui ajoute à la beauté du site et à la commodité des communications. »

Extrait du « Publicateur des Côtes du Nord », du 5 février 1905

Dans les Côtes d'Armor, un deuxième réseau, départemental, est également conçu afin de développer les territoires et de favoriser le tourisme (Lépine F., 2009). Deux lignes, élaborées sous l'égide de Louis Harel de la Noë deviennent des éléments majeurs des paysages du département. En témoignent, la très grande quantité de cartes postales représentant les ouvrages du réseau, les gares, les lignes. Les vallées deviennent donc des espaces emblématiques accueillant la modernité en leur sein. Ces nouveaux paysages, mêlant éléments traditionnels et pittoresques (moulins, lavandières...) et modernité (le chemin de fer) se retrouvent partout en Bretagne.

La transformation des modes de vie 

Entre le début du 20ème siècle et les années 1950, on observe dans les secteurs en périphérie des villes une urbanisation progressive des plateaux en limite des vallées et également un développement de l'habitat dans les secteurs proches des axes d’entrées de villes. Deux sites d'implantation de l'habitat peuvent être distingués au début du 20ème siècle : les populations bourgeoises qui recherchent le beau panorama en s'installant en limite supérieure de la vallée et les autres classes sociales, plus présentes dans la vallée et sur les versants.

Dans les années 1930, l'extension des villes prend une forme nouvelle, l'esprit de « zoning » gagne du terrain, les constructions se multiplient et prennent de la hauteur. Dans les vallées proches des villes, de nouveaux quartiers voient le jour et insèrent progressivement des secteurs de vallées dans le tissu urbain. Le paysage change avec l'augmentation des surfaces artificielles (bâti, réseau de communication associé).

La modernisation progressive des modes de vie et de production conduit au déclin des usages traditionnels associés aux cours d'eau. Les lavoirs sont abandonnés, les moulins ferment et disparaissent sous la végétation. L'exploitation du bois, autrefois essentielle à la vie des populations, s'estompe laissant de vastes espaces en friches qui se boisent peu à peu à partir des années 1940.

La modernisation de la société, de plus en plus urbaine, conduit également à de grands changements dans les moyens mis en œuvre pour la maîtrise de l'eau par l'homme : les barrages en sont l'emblème. Certes, le barrage n'est pas un aménagement nouveau mais les nouvelles techniques permettent la création de superstructures. La configuration des sites est modifiée, le lac de retenue ennoie une partie de la vallée en amont, entraînant de grandes modifications du paysage et une perte de repère pour les populations pendant un certain temps. Souvent, d'anciens moulins disparaissent sous la retenue témoignant ainsi de l'évolution technique et de la disparition de témoins des modes de production anciens.

La persistance du modèle agricole traditionnel

Si de nombreux secteurs évoluent et conduisent à des évolutions dans les paysages des vallées, l'agriculture persiste dans son modèle traditionnel. En effet, les paysages agraires renvoient toujours à une structuration traditionnelle de l'espace même si on observe une densification du réseau de haies et une première modernisation agricole (engrais, mécanisation...).

La première moitié du 20ème siècle peut être analysée comme une phase d'entre-deux en termes de transformation de la société et des paysages. Selon les secteurs des vallées, la modernité est plus ou moins présente et implantée et à l'origine de changements majeurs dans les paysages.

La seconde moitié du 20ème siècle : entre paysages d'agrément et productivisme agricole

Le tournant agricole des années 1960-1970 : la fin des paysages agraires traditionnels

Une des principales transformations paysagères du 20ème siècle est due à la mise en place d’un modèle agricole productiviste qui marque le monde agricole et impacte les paysages agraires traditionnels. À partir des années 1940, et de manière plus intensive après la Seconde Guerre mondiale, des politiques de rationalisation de l’espace agricole transforment les campagnes par une mécanisation de l’agriculture. Des campagnes d’arrachage des haies bocagères ont lieu afin de faciliter le passage des machines agricoles modernes, le remembrement des terres agricoles permet d’augmenter les surfaces et de les rassembler au sein d’une même exploitation.

Bien que les vallées soient moins touchées que les plateaux par ces bouleversements, des modifications spécifiques ont lieu. Les cours d’eau sont recalibrés et les zones humides asséchées afin de gagner des terres arables, la végétation rivulaire est progressivement supprimée provoquant l’instabilité des berges. Les cours d’eau sont également drainés. Dans les secteurs peu encaissés, où l’intensification de l’agriculture est possible, ces changements conduisent à la formation de paysages où l’arbre disparaît presque totalement, les parcelles sont agrandies et les cultures relèvent essentiellement du labour. Dans les secteurs encaissés, les fonds de vallées changent peu, les prairies sont pérennisées, ce sont surtout les versants qui voient leur mise en valeur traditionnelle disparaître. La végétation envahit les espaces à l’abandon, car trop difficiles à atteindre pour les machines, ou trop peu rentables en termes de qualité des sols.

Alors que l’espace de l’agriculture traditionnelle était mis en valeur de façon similaire quelque soit le, degré d’encaissement, où chaque type d’espace avait un rôle à jouer dans le système de production, la révolution agricole du milieu du 20ème siècle engendre une différenciation accrue des espaces selon leurs aménités.

La superposition des réseaux de communication

À partir des années 1960, les paysages de vallées sont marqués par le développement de la voiture comme moyen de déplacement dominant. Sa démocratisation conduit à des aménagements spécifiques répondant à la nécessité d'adapter les espaces pour son utilisation. L’emprise de l'automobile est perceptible en particulier à travers la construction de nouveaux ponts et viaducs. Ce tout-voiture sonne le glas de la domination du train, qui voit son nombre de lignes diminuer, ses ouvrages d'art transformés en ponts routiers ou même supprimés.

De plus en plus, les vallées s'insèrent dans les réseaux de communication, leurs fonds sont aménagés pour accueillir des routes grâce au busage, à la canalisation des cours d'eau. Cependant, l’inscription de la vallée dans un réseau de communication développé est éminemment liée à sa proximité avec une agglomération et recouvre deux réalités. Les vallées sont d’abord des espaces « survolés ». Elles ont longtemps été des espaces de contraintes en termes de circulation à cause de leur particularité morphologique. Aujourd’hui, la circulation se fait principalement par dessus: elles sont encadrées par des ponts et viaducs qui les traversent. L’emprise spatiale au sol de cette fonction de circulation est faible mais elle crée un paysage spécifique, marqué par une fermeture partielle de la vue, une barrière matérielle entre la vallée devant le pont et la vallée derrière le pont.

Ce sont aussi des espaces « couloirs ». Les réseaux de communications au sol sont déterminés par la forme de la vallée. Dans les fonds de vallées, les voies de communication sont linéaires, elles suivent le tracé de la vallée et du cours d’eau (cas de la vallée du Gouët) et sur les versants, la pente détermine la forme du réseau.

Pour autant, la présence de voies de communication au-dessus et dans les vallées ne signifie pas toujours que les vallées sont bien reliées aux réseaux principaux en termes d’accès routiers, au contraire, et cela même dans les secteurs urbains.

La valléeSouzain n°1 et 2
1995
Cette reconduction faite en 1995 montre les profondes mutations du secteur du pont de Souzain. Le train ne passe plus, le pont n'est plus utilisé, la végétation a recouvert la vallée amoindrissant l’effet du relief. Le secteur est devenu résidentiel, il se situe au carrefour entre Saint-Brieuc, Plérin et le port du Légué. La vallée semble avoir rétréci à cause de la densité des éléments présents.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5238, droits réservés
La valléeSouzain n°3
2012
Entre 1995 et 2012, le pont de Souzain a été détruit..

Emmanuel Poirier © Observatoire photographique du Paysage/Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

L’urbanisation et la périurbanisation des vallées, vers de nouveaux motifs paysagers

Dans les vallées, l'urbanisation et/ou la périurbanisation sont essentiellement liées à la proximité avec des agglomérations et des réseaux de communication en extension. Depuis les années 1970, la pression urbaine conduit à des modifications paysagères importantes. En effet, elles deviennent attractives pour les populations car elles offrent un cadre de vie de qualité et permettent l'accès à la propriété, alors qu'en ville la pression foncière se fait de plus en plus forte.

Dans certains secteurs, les versants sont, soit boisés, soit des espaces résidentiels. L’enfrichement ou la vente de terrains autrefois agricoles a conduit à un éclatement de l’espace en parcelles habitées. L’abandon de terres trop pentues, difficilement accessibles, accélère le boisement. On observe une privatisation de l’espace ainsi que la mise en place de logiques individuelles qui produisent des paysages composés d’éléments très hétérogènes. Chacun construit une maison à son goût, élabore un jardin composé d'espèces différentes.

Une autre conséquence de l'urbanisation réside dans le besoin toujours plus affirmé de place pour construire. Les zones humides sont remblayées afin de permettre l’extension des constructions. De même, des secteurs du cours d’eau sont busés, afin de diminuer leur l’emprise spatiale et faciliter l’aménagement urbain. Il y a une volonté de maîtriser l’espace de la vallée afin de le rendre le plus fonctionnel possible. Les espaces « utilisables » sont urbanisés, aménagés alors que les espaces trop pentus sont laissés en boisement. La rationalisation de l’espace crée des paysages marqués par ces deux dynamiques.

La valléeLe Pont de Toupin n°1
1930
Les boulevards et le pont de Toupin sur lesquels passe la ligne de chemin de fer départementale tranchent dans ce paysage ouvert. La végétation est basse, composée de zones broussailleuses et de parcelles cultivées. Les seuls arbres visibles sont ceux plantés au premier-plan. La petite gare se découpe sur le fond de la vallée et semble isolée dans un paysage pourtant en périphérie de la ville de Saint-Brieuc.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5106, droits réservés
La valléeLe Pont de Toupin n°2
1960-1965
Au premier-plan, la végétation a beaucoup poussé obstruant une partie de la vue. Sur le plateau des constructions sont apparues rognant sur l'espace agricole. Sur les versants anciennement broussailleux, on remarque un boisement spontané.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5078, droits réservés
La valléeLe Pont de Toupin n°3
2010
La voiture étant devenue la norme, le pont de Toupin est devenu uniquement routier, il a également été doublé par un viaduc de rocade. La végétation a envahi tout l'espace disponible de la vallée. Le relief des versants a disparu sous la masse végétale. L'urbanisation a elle aussi progressé, le plateau autrefois agricole a progressivement été construit depuis les années 1960.

Flavie Barray © Observatoire photographique du Paysage/Pays de Saint-Brieuc, droits réservés

Les vallées : des corridors verts pour des espaces d’agrément

Le boisement est un trait fondamental de l'évolution des paysages des vallées bretonnes et le révélateur de la disparition d'usages de l'espace ainsi que leur remplacement par de nouvelles pratiques dans les vallées. Alors que le bois était autrefois exploité pour le chauffage, la production, et l'arbre utilisé comme barrière dans le bocage, il est aujourd'hui devenu soit un élément décoratif, soit un reflet de l'abandon d'espaces entiers des vallées qui ne sont plus mis en valeur.

Dans les années 1990, le boisement des vallées marque le paysage. L’évolution de l’emprise de la végétation haute est saisissante et participe à la construction de l’image de la vallée verte, en rupture avec les plateaux agricoles. Entre 1900 et les années 1980, les photographies montrent une évolution radicale de certains secteurs, d'un paysage ouvert où l'arbre est rare la vallée devient un corridor vert où les versants disparaissent derrière un écran de verdure.

Avec la disparition progressive de l'agriculture dans certains secteurs, ainsi que l'abandon des canaux et voies de halage dès la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles pratiques voient le jour et notamment la volonté de plus en plus affirmée de faire des vallées des lieux d'agrément afin de réinvestir les espaces boisés. De nombreux projets de parcs et de patrimonialisation des espaces voient le jour, portés par les collectivités locales ou des associations de sauvegarde du patrimoine. Dans d'autres cas, des pratiques récréatives émergent spontanément. Certes, les vallées ont toujours été des espaces de promenades, les photographies anciennes en témoignent, mais elles accueillaient d'autres types de pratiques et n'étaient pas l'objet d'aménagements d'ampleur destinés à satisfaire le « besoin » de loisir d'une société. Aujourd'hui, les fonds de vallées dans les espaces urbains et autour des secteurs canalisés sont pour la plupart aménagés en parcs, parcours de détente, de sport et valorisés en tant qu'espaces verts.

Une autre forme de mise en valeur est celle de la patrimonialisation, qui consiste en une mise en valeur de marqueurs paysagers forts comme les moulins ou les ouvrages d’art. Ces éléments ponctuels deviennent des points de référence dans le paysage. Si, pendant longtemps les moulins ont été des structures revêtant des fonctions centrales dans les sociétés traditionnelles et créant des paysages de fond de vallées spécifiques, ils sont aujourd'hui perçus comme le reflet d'une identité à préserver et à mettre en valeur. Il s’agit de reconstruire dans ce cas des paysages aux références anciennes, afin de reconstruire une identité locale.

Une dynamique actuelle de protection de l’environnement dans les vallées à travers deux exemples de lois

Certaines des politiques agricoles et urbaines qui ont marqué les vallées dans la seconde moitié du 20ème siècle sont aujourd’hui remises en question au regard des dégradations paysagères, environnementales qu’elles ont engendrées. Depuis une vingtaine d’années, de plus en plus de textes législatifs voient le jour afin d’enrayer les atteintes à l’environnement et à la biodiversité. Deux types de mesures, concernant les vallées et leurs paysages, sont ici présentées.

Une initiative nationale : le programme de Trame Verte et Bleue du Grenelle de l’Environnement

C’est le projet phare issu du Grenelle de l’Environnement qui a fait l’objet d’une loi d’application en 2009. Ce programme national de Trame Verte et Bleue associe les aspects d’environnement et de paysage autour d’un même enjeu, celui de la préservation de la biodiversité. Il est conçu comme « un outil d’aménagement du territoire qui permettra de créer des continuités territoriales » (Legifrance, 2009). La trame verte est composée des « ensembles naturels » et des corridors qui les relient entre eux et servent d’espaces tampons. La trame bleue correspond aux cours d’eau, et aux zones végétalisées qui entourent les zones en eau. L’objectif principal de ce programme de Trame verte et bleue est « préserver et restaurer un réseau biologique cohérent, mis à mal par une fragmentation du paysage de plus en plus importante, et ce, afin d’endiguer la diminution de la biodiversité qui menace la planète » (Legifrance, 2009). Cette définition introduit la notion de paysage. En effet, c’est un projet paysager qui apparaît derrière l’enjeu environnemental. La mise en place de corridors est une création d’éléments paysagers linéaires pour faire circuler les espèces d’un milieu à un autre. On voit donc qu’un tel projet engendre des évolutions paysagères dans les vallées qui par leurs caractéristiques morphologiques et écologiques (« des coulées vertes ») sont des espaces privilégiés pour la mise en place de ce programme.

La restauration écologique des cours d’eau 

La valléeLe fleuve côtier du Gouët
1910
Cette carte postale est un témoignage du Gouët avant que son cours ne soit rectifié, busé, rétréci afin de créer de l'espace à urbaniser sur l'estran. Dans les secteurs périurbains, la majorité des cours d’eau ont connu après les années 1950 des remaniements destinés à gagner de l’espace constructible.

Auteur inconnu © Archives départementales des Côtes d'Armor, fonds 16FI, cote 16FI_5080, droits réservés

Aujourd’hui le constat est là d’une dégradation de la qualité écologique qui fait suite aux nombreuses transformations des cours d’eau (recalibrage, drainage, endiguement, fragilisation des berges, pollution, envasement…).

En 2000, la Directive Cadre sur l’Eau établit un cadre commun aux pays de l’Union Européenne afin de promouvoir une politique commune l’eau. Cette dernière fixe des objectifs non négligeables en termes de restauration de la qualité des eaux superficielles, notamment en restaurant la continuité écologique des cours d’eau. D’ici 2015 les cours d’eau doivent avoir retrouvé un bon état écologique. Elle met en valeur la nécessité d’agir à l’échelle des bassins hydrographiques tout en préservant l’environnement. En France, cette directive est transposée au niveau national par la loi sur l’Eau de 2004 et renforcée par la loi de 2006. La continuité écologique est définie comme « la libre circulation des organismes vivants et leur accès aux zones indispensables à leur reproduction, leur croissance, leur alimentation ou leur abri, le bon déroulement du transport naturel des sédiments ainsi que le bon fonctionnement des réservoirs biologiques (connexions, notamment latérales, et conditions hydrologiques favorables) »1. Afin de répondre à cet objectif de qualité des eaux, de nombreux projets se sont mis en place, visant une renaturation des vallées. L’objectif est de retrouver un fonctionnement naturel des cours d’eau en menant des opérations de « dés-aménagements » d’ouvrages (obstacles transversaux, digues, buses…), de plantation de végétation rivulaire. En parallèle, ces actions posent aussi la question des pratiques ordinaires, des usages de l’eau, des perceptions mais aussi de recomposition des jeux d’acteurs au sein des territoires concernés.

En supprimant des ouvrages (moulins, barrages…), en replantant des arbres, en modifiant à nouveau le tracé des cours d’eau, ces actions transforment les paysages de fonds de vallées.

Ces deux initiatives phares montrent la dimension prise par la nécessité de préserver l’environnement dans un objectif de développement durable. Les vallées sont au cœur d’enjeux de société liés aux dynamiques de protection.

1. : Article R214-109 du code de l’environnement.

© Laboratoire ESO / Université Rennes 2 - 2013